Déballé sur une table, un plateau de jeu expose un territoire traversé par une frontière sinueuse. L’œil est attiré par des surfaces colorées, comme cette étendue verte symbolisant la forêt de Bon- Secours, ou cette forme bleue, « l’étang d’Amaury ». Se concentrant davantage, le regard se pose alors sur des motifs discrets : des fleurs et des champignons, des chevaux ou encore des lampes de mineur. Autant de lieux, autant d’êtres, d’objets attachés au passé et au présent du territoire de Péruwelz et de Vieux- Condé. Ce plateau est celui de « L’Arpenteur », un jeu dont le but est de capturer des « stations », lieux emblématiques de la région choisis par les habitants. Pour remporter la partie, il faut faire preuve de malice, savoir utiliser adéquatement ses cartes « Actions » pour avancer ou, au contraire, bloquer l’adversaire. Et visiter une station n’est jamais gage d’en devenir le propriétaire, puisqu’il faut alors répondre à une question de culture, portant sur la région ! Tel est « L’Arpenteur », un jeu de société porté par Arrêt 59 (le foyer culturel de Péruwelz) et le Boulon (le centre national des arts de la rue de Vieux- Condé, en France), imaginé par les collectifs Koan et Groupe Anonyme et, surtout, réalisé avec les habitants de la région. Une idée brillante, vecteur d’une (re)découverte ludique du territoire.

L'Arpenteur- partie

Une partie d’ « Arpenteur » ! Photo: © Arrêt 59

 

Une origine transfrontalière

A l’origine, il y a ce constat : bien souvent, on ne regarde plus l’endroit où l’on vit. L’idée derrière un ensemble de projets, dont fait partie « L’Arpenteur », est de «  faire découvrir le territoire aux habitants, de regarder à nouveau son territoire comme quand on va ailleurs, avec cette idée d’apprendre des choses et de regarder en s’émerveillant », comme nous l’explique Delphine Leroy, chargée des projets transfrontaliers à Arrêt 59. De ce constat est née une collaboration entre le foyer culturel de Péruwelz et le Boulon, deux lieux qui ont développé de nombreux échanges ces dernières années. Car c’est l’une des particularités de « L’Arpenteur » : il est transfrontalier. En-dehors de la redécouverte de son propre territoire, il veut donner l’envie de traverser la frontière et d’aller à la rencontre de cette culture française si proche de la nôtre et, pourtant, différente.

En s’associant autour d’un projet de ce type, le Boulon et Arrêt 59 bénéficient d’une subvention européenne, pour autant qu’ils mettent en œuvre les trois actions prévues dans le cahier de charge : « La 1re action, c’était Regards Croisés sur le territoire. La 2e, c’était une unité mobile artistique, donc l’idée de créer quelque chose avec les gens réellement. Et la 3e, les résidences d’artistes. » Dès le départ, les deux entités privilégient une approche ludique et sympathique. C’est pourquoi elles créent l’Agence de Voyage Transfrontalière (AVT), une agence fictive qui sert d’enseigne à tous les projets transfrontaliers : « L’idée de l’agence de voyage, c’était de rendre visible un projet transfrontalier, de croiser des regards entre des artistes et la population, entre des artistes amateurs et la population, entre des artistes amateurs et des professionnels. Les résidences d’artistes, c’est le fait de créer sur le territoire, réellement. C’est vraiment s’inspirer du lieu, rencontrer les gens, l’arpenter, marcher et voir des choses. »

Dans le foisonnement d’idées, Arrêt 59 et le Boulon prennent contact avec Koan et Groupe anonyme, 2 collectifs lillois qui interrogent le territoire par leurs oeuvres. Le premier s’occupera plus spécifiquement de créer le jeu et ses mécanismes, tandis que le second sera responsable de son design. Des artistes également choisis pour leur habitude de travailler avec les gens, car la participation citoyenne est au cœur de ce qui deviendra « L’Arpenteur », mais aussi des autres projets de l’AVT : « c’est clair qu’on ne voulait pas voir un objet artistique fait par des artistes, qui montre à la population son territoire. On voulait qu’ils travaillent avec les gens, pour qu’à partir des gens, il y ait la production d’un objet artistique. » Une démarche que l’Arrêt 59 revendique d’ailleurs au quotidien.

L'Arpenteur  plateau

Photo: © Nicolas Zinque

 

C’est au fil de résidences, de rencontres et de discussions avec les populations locales qu’apparait l’idée d’un jeu de société. Concrètement, lors de la première résidence, en février 2013, Koan dispose d’une semaine pour écouter les habitants parler de leur région. Huit rencontres sont organisées (4 de part et d’autres de la frontière), avec des groupes très différents et déjà constitués (comme par exemple des personnes âgées dans une maison de retraite à Vieux-Condé), le projet étant encore trop balbutiant pour que le tout public soit contacté. C’est à partir des résidences suivantes que d’autres habitants seront invités à se joindre au processus.

Au fur et à mesure des rencontres et des résidences, Koan et Groupe Anonyme affinent leurs recherches, et se concentrent sur certains éléments récurrents. Ainsi est venue l’idée des « stations » à remporter dans le jeu. Ces stations sont des lieux remarquables du territoire, ou des lieux de vie, comme la gare de Péruwelz, Arrêt 59 ou la Poudrière, une communauté de vie autogérée. Les 50 lieux choisis sont présentés par un texte informatif. Une aide bienvenue, pour répondre aux 136 questions permettant de remporter les stations. Connaissez-vous Atlas, ce géant né à Templeuve et lié à Péruwelz ? Savez-vous ce qu’est un Casseu d’Quinquets ? Voulez-vous en savoir plus sur les combats de coqs et le passé minier de Vieux-Condé ? Beaucoup de questions sont également nées des histoires racontées par les participants, ou encore des légendes et rumeurs locales ! Toutes ces données ont nécessité un recoupage et des vérifications, avec l’aide d’un historien notamment.

Un « prétexte » ludique

Si l’apprentissage du territoire est le fond de « L’Arpenteur », il était nécessaire que la dimension ludique du jeu soit amplifiée, d’où les cartes « Actions », qui dynamisent la partie. Elles peuvent donner un avantage non négligeable au joueur, en lui permettant d’avancer plus vite ou de ralentir ses adversaires. Une fois les mécanismes en place, ceux-ci ont dû être mis à l’épreuve ! Des séances d’essai ont été organisées avec des groupes d’adultes mais aussi avec des enfants et adolescents. L’élaboration du jeu prend ainsi plusieurs mois, durant lesquels les règles sont ajustées, les textes rédigés, corrigés, réécrits. Le design du jeu lui-même nécessite une intense réflexion. Par exemple, le plateau, globalement fidèle à la géographie des lieux, est tout de même étiré, afin d’être suffisamment aéré. Les motifs sont également choisis avec beaucoup de soins. La présence des pigeons, par exemple, s’explique par le nombre important de colombophiles dans la région, tandis que les lampes font référence au passé minier de Vieux-Condé.

L'Arpenteur- phase de test

Le jeu est passé par plusieurs phases de tests. Photo: © Arrêt 59

Si le nombre de participants fluctue d’une rencontre à l’autre, Delphine Leroy est heureuse des retours, tout au long du processus : « Ce qui est chouette, quand tu démarres un tout nouveau projet, c’est d’aller chercher des nouveaux groupes. Il y a toujours un stress pour nous : est-ce qu’ils vont s’impliquer ? Est-ce que ça va marcher ? Est-ce qu’il va y avoir un lien et quelque chose qui va se créer avec les artistes ? Tu ne sais pas, parce que c’est de l’humain avant tout. Et, finalement, quand tu vois les gens de plus en plus présents, qui ont fait des recherches chez eux, qui t’appellent, qui t’envoient des documents, qui passent [au Foyer], tu te dis, « c’est génial, maintenant ils savent ce qu’on fait, ils vont faire d’autres projets ». Et, finalement, Le but, c’est de regarder son territoire, mais pour nous, c’est aussi d’apporter une bulle d’air dans la vie des gens. »

Octobre 2013 : le jeu est enfin prêt. Pour sa présentation officielle, Arrêt 59 et le Boulon optent pour « Les Instantanées », un évènement organisé chaque automne par le Foyer culturel de Péruwelz, alternant une année sur deux entre un marché du Livre d’artistes et les Instantanées Bis. Celles-ci s’installent chaque fois dans un village différent. Pour la sortie du jeu, les Instantanées Bis prennent place sur la Plaine des Sapins, à Bon- Secours. Un lieu symbolique puisqu’il correspond à l’ancien point frontière ! A l’image de ce projet, les deux structures adoptent une présentation originale. Tous les lieux du jeu sont introduits par des comédiens sur la Plaine, via 6 parcours possibles. Des petits panneaux symbolisent les stations, tandis que les comédiens incarnent les personnages du jeu, comme le géant Atlas, le Douanier, la Châtelaine ou encore la Sorcière.

Une centaine de jeu sont distribués gratuitement à l’occasion (sur un total de 1000 exemplaires imprimés). Depuis, « L’Arpenteur » s’est vendu à une centaine d’exemplaires, côté belge (chiffre arrêté en mai 2014). Des séances d’initiations, organisées auprès d’adultes et d’enfants, débouchent sur des moments de partage : « comme finalement ce sont des gens qui vivent sur le territoire, à chaque fois, ils te racontent leurs petites histoires personnelles. Tu crées vraiment une partie collective où, finalement, le but ne sera pas réellement d’aller gagner ces stations. Ça, ça marche avec des gens qui connaissent bien le territoire, mais avec les enfants, on s’entraide et on se donne des indices (sourire). Donc c’est un vrai moment d’échange collectif, d’apprentissage collectif, de découverte du territoire collectif à travers un prétexte qui est le jeu. Moi je le vois comme ça, le jeu est un prétexte (rires). » Si le public visé est naturellement composé de la population du Péruwelzis et de Vieux-Condé, toute personne curieuse et joueuse peut s’y essayer (on confirme, ça fonctionne !). Ce n’est pas tous les jours qu’on peut visiter une région avec un jeu de société !

Nicolas Zinque. Photo de couverture: © Nicolas Zinque

 

Informations pratiques

«L’Arpenteur », disponible pour 8€ à Arrêt 59 (59, Rue des Français- 7600 Péruwelz) et au Boulon (Avenue de la GareZA Brasseur 59690 Vieux-Condé, France).

Pour une initiation au jeu, prendre contact avec Delphine (Leroy) au 069/45 42 48 ou navetteuse@arret59.be

 

Liens

Arrêt 59, foyer culturel de Péruwelz : http://arret59.be/

Le Boulon, centre national des arts de la rue, à Vieux-Condé : http://leboulon.fr/

Koan, association chargée de la conception du jeu : http://associationkoan.com/

Groupe Anonyme, chargé du design du jeu : http://www.groupeanonyme.org/