« Vivre ». C’est le nom que porte cet homme statufié, qui semble veiller sur une scène endormie. Fort et massif, il contraste avec les colonnes fissurées qui l’entourent. Impassible, il fait face à des gradins recouverts de végétation. Depuis 1939, il garde le Théâtre de Verdure Louis Piérard, dans le village de Bougnies. Ce site, unique en Belgique, serait peut-être complètement abandonné aujourd’hui, si l’association « Sauvegarde et Réaffectation du Théâtre Louis Piérard » n’était pas là pour lui rendre vie.

Si vous n’y prenez garde, vous la manquerez : c’est une discrète roue pavée sur votre gauche, à l’entrée de Bougnies, dans l’entité de Quévy. Un peu plus bas, elle fait un coude et enjambe, d’un petit pont, le By, ruisseau qui traverse ce charmant village au sud de Mons. Mais pour l’heure, nous nous arrêtons sur un parking, face à un panneau marquant l’entrée du site Louis Piérard. C’est là que nous avons rendez-vous avec Paulette Vandenhoven, fondatrice de l’association « Sauvegarde et Réaffectation du Théâtre Louis Piérard ». Elle nous emmène à la (re)découverte de ce joyau du patrimoine wallon.

Entrée du site Louis Piérard

L’entrée du site Louis Piérard, à Bougnies. Sur la gauche, le bâtiment qui abritait la 1re auberge de jeunesse en Belgique. Photo: © Nicolas Zinque

D’emblée, un bâtiment à l’architecture étrange s’impose à vous. Abandonné, il dégage pourtant une forme de chaleur, comme s’il vous réservait le même accueil qu’à ses plus belles heures. Sous nos yeux s’étend la première auberge de jeunesse en Belgique, nous apprend Paulette. 1939, veille d’une époque troublée. Réalisée par l’architecte liégeois Marcel Chabot, elle est avant tout l’œuvre d’un citoyen qui s’est voué à la culture populaire et au développement de sa commune : Louis Piérard. Homme de lettres, journaliste, conférencier : il a mené une vie active, faite de voyages et de rencontres. Et, surtout, il s’est consacré à la politique en tant que député et en tant que bourgmestre de Bougnies, où il s’installe en 1931. Bien qu’il n’y séjourne que pendant l’été, il rêve grand pour ce petit village, dont il est tombé amoureux. Son objectif est d’en faire un haut lieu de l’éducation populaire. Pour y parvenir, il crée un centre de délassement et de loisir, dont l’auberge est la figure de proue. En ses murs, elle accueille 80 lits, un restaurant et un musée du terroir. Le site qui l’entoure, petite oasis d’un village, lui-même havre dans les terres hainuyères, comprenait autrefois une plaine de jeux et un petit étang. Et, plus bas, le Théâtre de Verdure.

C’est là que nous nous dirigeons à présent, en passant au milieu des préfabriqués ayant abrité les élèves de Bougnies, après que l’auberge, reconvertie en école, soit devenue insalubre. Une vingtaine de mètres à franchir et nous le découvrons en contrebas, le colosse au pied d’argile. Dans une petite clairière se joue un drame : le Théâtre de Verdure Louis Piérard subit les affres du temps. Ses colonnes appellent au secours de leurs fissures, ses fenêtres nues se demandent où sont passées les chapes de bétons qui les recouvraient. Ses 1000 places assises, lui faisant face, ont disparu depuis bien longtemps, dévorées par la végétation. Pourtant, derrière ce tableau désolé, on devine un espace majestueux, que l’on imagine joyeux et vivant sous les acclamations du public.

Theatre & Paulette Vandenhoven

Paulette Vandenhoven se bat pour sauver le Théâtre de Verdure Louis Piérard. Photo: © Nicolas Zinque

Les dégâts sont importants, mais la cure de jouvence reste possible. Comme celle dont a profité récemment la statue « Vivre ». Cet homme, imposant, a été sculpté par le Bruxellois Dolf Ledel. « Il fallait, je pense, marquer la force de la culture » nous dit Paulette Vandehoven, à propos de cette statue. Il ne faut pas l’oublier, le Théâtre de Verdure n’est pas qu’un lieu de loisir : c’est aussi un monument, porte-flambeau de la culture populaire. En 1936, après un long combat, les congés payés sont inscrits dans la loi. Louis Piérard a pour ambition d’éduquer les ouvriers et mineurs durant leurs congés, et de les faire sortir de « leurs corons ». Avant-gardiste pour sa politique culturelle et sa sensibilité écologiste, il voit en Bougnies l’emplacement idéal pour son centre de délassement et de loisir. Afin d’obtenir des subsides, Louis Piérard présente le Théâtre comme un « plateau de gymnastique », qui accueillera effectivement, de temps à autres, quelques démonstrations. Clin d’œil de l’Histoire à l’actualité, les gradins sont eux taillés par des… chômeurs. Le site est inauguré le 6 août 1939, en présence de ministres et d’artistes. Mais la guerre éclate et ralentit logiquement les activités du site. Celles-ci reprennent après 1945, avant de freiner brutalement avec la mort de Louis Piérard, en 1951. Un temps abandonné, le Théâtre retrouve une certaine animation dans les années 70, lorsque l’espace sous la scène accueille le centre culturel local. Hélas, dans les années 80, le lieu, qui devait être restauré, est définitivement abandonné…

Jusqu’à ce qu’une association de faits s’organise pour le sauver ! Nommée « Restauration et Sauvegarde du Théâtre de Verdure Louis Piérard », elle essaie d’attirer l’attention sur ce patrimoine. Comptant aujourd’hui 8 membres, elle est principalement constituée de conteurs, qui font revivre le lieu chaque année, lors des journées du patrimoine, via des… balades contées, depuis 2003.

"Vivre", la statue de Dolf Ledel, a été restaurée en 2013. Photo: © Nicolas Zinque

« Vivre », la statue de Dolf Ledel, a été restaurée en 2013. Photo: © Nicolas Zinque

Ponctuellement, des évènements de plus grande ampleur sont organisés, comme un circuit de théâtre transfrontalier, avec des troupes du nord de la France.  Un franc succès, mais difficile à préparer, comme nous le confie Paulette. Beaucoup de temps et de passion sont nécessaires. De l’argent, aussi. Une rengaine habituelle pour ce genre de projets.

Pourtant, cette passion a permis quelques victoires. Les actions de l’association ont favorisé la création d’un circuit « Louis Piérard » de 7km dans le village et ses environs. De même que l’organisation d’un chantier pour jeunes, dont se souvient Paulette : « Ils sont venus remonter des murs qui étaient tombés complètement. Ils ont passé une huitaine de jour ici et moi je venais leur apporter à manger le soir. C’était chouette ! La commune fournissait les matériaux : les briques, le ciment, le sable. » Une commune divisée, quant à la suite à donner à ce théâtre et au site lui-même. Le cas de l’ancienne auberge de jeunesse est encore sujet à discussion, entre respect de ce patrimoine et destruction d’un bâtiment coûteux à rénover. La commune a néanmoins obtenu des subsides pour la rénovation de la statue, via le Petit patrimoine populaire wallon (un département de la Région wallonne qui assure la conservation du patrimoine local). Les colonnes pourraient être également rajeunies prochainement !

Si les balades contées sont toujours un succès avec une centaine de spectateurs, Paulette regrette un peu l’indifférence des habitants du village : « Ils viennent quand il y a des petites festivités mais quand on fait la balade contée par exemple, il n’y a pas beaucoup de gens du village. Pourtant, ils sont venus au tout début, et ils ont trouvé ça bien. » Une mobilisation populaire nécessaire, car le Théâtre de Verdure Louis Piérard, rénové, pourrait retrouver sa place unique dans l’éducation populaire.

Théatre de Verdure- Animations

(A gauche) La scène du Théâtre de Verdure revit en accueillant des artistes (2011). Remarquez l’état de la statue, avant rénovation. (A droite) Bougnies à la fête, lors des balades contées (2012). Photo: © Paulette Vandenhoven.

 Nicolas Zinque. Photo de couverture: © Nicolas Zinque

Liens & informations pratiques

Site Louis Piérard : Rue Louis Piérard- 7040 Bougnies

Informations et balade contée sur demande : Paulette Vandenhoven 065/56 80 42- paulette.vandenhoven@skynet.be

Site d’information sur le Théâtre : http://www.patanima.be/pages/lpierard/sauvegarde.htm

Explications sur le rôle du Petit patrimoine populaire wallon : http://dgo4.spw.wallonie.be/dgatlp/dgatlp/Pages/Patrimoine/Pages/Actualites/PPPW.asp